Jeudi 30 mai 2019

Eloge du doute

Je n'exige de la science aucune certitude définitive.

Karl Popper

La candidate aux élections européennes sur la liste Place Publique et Parti Socialiste, Claire Nouvian, a participé le 6 mai 2019 à l'émission "L'heure des pros" sur CNews. La femme politique, ne mesurant visiblement pas la profondeur des fractures qui traversent notre pays en l'époque présente, a été particulièrement choquée d'entendre la journaliste Elisabeth Lévy exprimer son scepticisme envers certaines de ses affirmations sur les modifications climatiques récentes, leurs causes ou les solutions à leur apporter1. Disons le tout de suite, le consensus des scientifiques sur le réchauffement climatique est réel et toutes les données semblent aujourd'hui aller dans le même sens. Cela implique-t-il que remettre en cause ce consensus -- par un scientifique ou par un citoyen non titulaire d'un doctorat ou de toute autre autorité -- est inacceptable au nom du refus du nihilisme le plus primaire et le plus stérile? Nous espérons montrer ici qu'au contraire, c'est souvent souhaitable!

Commençons par quelques précautions. Beaucoup des idées développées dans ce texte s'appliquent particulièrement où les sciences rencontrent des enjeux sociaux ou politiques. On pense en particulier aux sciences économiques et politiques ou aux sciences humaines plus généralement mais aussi à la biologie ou aux sciences cognitives. Les autres sciences sont aussi concernées quand elles sont mêlées aux premières à travers l'interdisciplinarité. Par exemple, la science physique est concernée quand elle traite des solutions à apporter au réchauffement climatique. Notons enfin que, dans ce texte, nous n'entendons pas par scepticisme la position axiomatique qui consiste à penser qu'aucune vérité ne peut être approchée par l'esprit humain mais plutôt l'attitude qui consiste à douter méthodologiquement ou intuitivement de toute connaissance.

Ensuite, soyons rapides sur la question du scepticisme de la part du chercheur, au moins théoriquement (nous verrons dans la suite que la réalité est bien éloignée de cette théorie). Le scepticisme, ou doute méthodologique, est une attitude nécessaire et même vitale pour la recherche scientifique. C'est la garantie de l'efficacité et de la légitimité du processus scientifique. En tant que chercheur moi-même, je reçois régulièrement des articles de recherche, en économie, biologie ou informatique, écrits par d'autres chercheurs et que je dois juger pour que les résultats qui y sont contenus soient garantis valides autant que faire ce peut. C'est ce qu'on appelle la révision par les pairs. Pour que tout futur lecteur puisse être certain que les conclusions de l'article sont de la meilleure qualité possible, mon travail est alors de soumettre le travail devant moi à la plus grande critique, quelques soient mes opinions personnelles sur le sujet traité. Les journaux qui publieront peut-être l'article n'attendent ou ne devraient pas attendre de moi une validation idéologique mais un test dont la qualité critique est garantie par une attitude sceptique mais constructive. Plus loin, un chercheur devrait même pouvoir librement travailler à démontrer une thèse en laquelle il ne croit pas, par scepticisme et volonté de tester les hypothèses en lesquels il pourrait croire par ailleurs. Parce que finalement, c'est la crédibilité de la démarche scientifique qui en sera augmentée. Ainsi, quand on parle de consensus des chercheurs sur une thèse scientifique, on ne devrait pas entendre que c'est une thèse contre laquelle plus aucun travail n'est mené et contre laquelle aucun doute n'est plus permis, mais que c'est celle qui explique, selon le plus grand nombre de chercheurs et à un moment donné, le mieux les observations. Dans la réalité, les chercheurs sont de plus en plus identifiés, par le public mais également -- et c'est plus grave -- par leurs collègues, comme des idéologues défendant telle ou telle théorie, ce qui devrait être un non-sens épistémologique. Le scepticisme devrait être loué tout comme la possibilité pour un chercheur de ne pas être identifié à ses recherches.

Mais qu'en est-il en dehors de la tour d'ivoire? Le scepticisme, qui existe réellement dans la société, doit-il être vu comme un relativisme nihiliste et caricatural, une usine à "fake news" dont les tribunaux ont le devoir nous libérer? Certainement pas et pour deux raisons.

Tout d'abord, la défiance de la société envers la communauté des chercheurs et les résultats issus de la recherche scientifique est un sentiment qui n'est pas sans fondement. Et les chercheurs devraient saisir l'opportunité qui leur est offerte pour changer certaines de leurs pratiques discutables. On caricature souvent la position des individus qui sont en désaccord avec tel ou tel résultat scientifique publié et relayé dans la presse comme relevant de l'ignorance crasse quand elle n'est pas interprétée comme la preuve irréfutable d'une infériorité culturelle ou intellectuelle certaine. Les pratiques des scientifiques, elles, en revanche, ne sont jamais discutées ou remises en cause devant le public -- alors que souvent c'est bien le public qui finance une grande partie de la recherche scientifique -- ou dans les médias. Et en interne, la profession ne se remet que très peu en question. Quand elle y est contrainte, elle traite toujours les problèmes comme des exceptions dues à des comportements individuels défaillants. Le sujet des défauts systémiques du milieu académique est large. Nous nous contenterons de donner quelques pistes.

Le quotidien d'un chercheur est aujourd'hui réglé par des méthodes importées de manière aveugle des pays anglo-saxons où l'environnement est totalement différent -- entre autres, les étudiants y paient très cher leurs droits d'accès aux universités qui sont donc en concurrence pour attirer les professeurs qui leur permettront directement ou indirectement de faire le plus de profit. La publication, la recherche de postes, de financements ou d'une meilleure place dans un classement quelconque sont devenues les buts ultimes de la science académique aussi bien pour les institutions que pour les chercheurs. Pour les plus modernes ou conscients des chercheurs, pour ceux qui s'adaptent le mieux, le "personal branding" a pris le dessus et les publications dans les médias ou sur les réseaux sociaux sont devenus un critère pour le choix d'un sujet de recherche. La visibilité sur Twitter ou la capacité à faire distribuer ses livres grand public par un éditeur important sont désormais des dimensions prises en compte par un comité de sélection universitaire -- et parfois ce sont des critères qui comptent bien plus que la rigueur des recherches. Dans ce contexte, l'important est de publier -- de rendre public --, pas d'être rigoureux. Marketing, construction de réseaux d'influence, visites, invitations ou louanges à ceux qui pourraient évaluer votre travail, participation à des évènements ridiculement chers -- et subventionnés directement ou indirectement par de l'argent public là aussi --, dissimulation de conflits d'intérêt sont de bonnes stratégies dans ce but. Même si beaucoup de chercheurs sont dignes des éloges les plus appuyés individuellement, les conséquences sont assez catastrophiques au niveau agrégé. La moitié ou plus des résultats publiés en psychologie ne peuvent être répliqués (Open Science Collaboration 2015), ce chiffre est d'environ un tiers en économie expérimentale (Camerer et al. 2016) et dans plus de la moitié des cas, les effets sont surestimés d'un facteur au moins 2 (Ioannidis, Stanley, and Doucouliagos 2017). Autre exemple, en science économique, il est général que les résultats dépendent de positions normatives jamais discutées, les erreurs méthodologiques sont omniprésentes, les résultats sont régulièrement invalidés sans aucune conséquence pour les hypothèses utilisées, les conflits d'intérêts ne sont jamais divulgués... Vous trouverez cependant régulièrement des résultats issus de ces recherches dans les médias qui écriront que ceux-ci sont "scientifiques".

Si les résultats issus de la recherche sont discutables et discutés par le public, c'est aussi parce que les chercheurs présentent des biais. Je ne connais pas de chercheurs de premier plan soutenant le Brexit, ayant soutenu les gilets jaunes, supportant Donald Trump ou n'ayant pas eu les yeux de Chimène pour Obama. Aujourd'hui, vous ne trouverez pas de chercheur de premier ou second plan soutenant2 que l'immigration peut être un problème en soi et que ce qui est vécu comme une perte d'identité par une population est un argument légitime dans ce sens, que la discrimination homme/femme n'existe pas ou que lutter contre elle n'est pas un enjeu majeur, que la démocratie pose des problèmes insolubles, qu'étant donné le réchauffement climatique, la liberté d'avoir des enfants doit être remise en question (et partant, un large débat sur les droits individuels doit être engagé), que les aptitudes cognitives sont héréditaires ou dépendent du genre. Je ne dis pas que de telles questions ont été tranchées par les chercheurs, qu'il y a un consensus scientifique et qu'aucun d'eux ne prend la peine de mettre à l'épreuve ce consensus, étant donné sa force. Ni même que ces questions devraient être tranchées par les chercheurs seuls. Et je ne dis pas non plus que même si on devait avoir des données et connaissances scientifiques objectives sur ces sujets, les décisions politiques qui en découleraient devraient être prises en fonction uniquement de ces données et connaissances. Je dis seulement que certains sujets ou positions ne sont pas soumis à la méthode scientifique alors qu'ils le pourraient et le devraient, révélant en cela des valeurs sacrées (Tetlock 2003) dogmatiquement hors du champ de l'investigation scientifique.

Nous voyons deux raisons principales à cela. La première est que les chercheurs sont souvent issus du même moule éducatif voire des mêmes grandes écoles ou universités et l'absence de diversité des parcours ne leur leur permet pas, collectivement, toute l'objectivité, toute la prise de distance morale ou même parfois toute l'imagination nécessaires pour s'attaquer à tous les domaines du savoir. La seconde raison est le système académique décrit plus haut qui favorise grandement le conformisme voire les comportements moutonniers. Ces biais posent des problèmes importants pour la validité des théories et des connaissances. Ainsi, il serait important que le monde de la science s'ouvre aux préoccupations et critiques de ceux qui l'entourent (et pas seulement quand il s'agit de préoccupations d'entreprises privées qui veulent imposer leurs sujets ou points de vue). Les scientifiques ne devraient pas dénoncer de manière stérile les critiques ou le scepticisme venus de l'extérieur, mais plutôt essayer de les comprendre et de les intégrer dans leur fonctionnement pour devenir meilleurs.

Bien sûr, la frontière entre scepticisme constructif d'une part et nihilisme stérile ou dénialisme irrationnel d'autre part est fine. Comme l'est celle entre s'ouvrir aux critiques et devenir dépendant d'elles. Nous ne prétendons pas ici dessiner ces frontières. Plutôt, nous préférons ici relever que nous ne sommes pas au milieu d'une bataille entre le camp du bien dont la pratique scientifique actuelle est l'arme ultime et le camp du mal dont la défiance ne fait que révéler son appartenance au passé. Le monde de la recherche scientifique devrait se saisir des oppositions qu'il génère, d'une part pour relativiser, contextualiser et enrichir ce qu'il apporte ou est censé apporter à la société et d'autre part pour changer certaines de ses pratiques qui, dans l'état actuel des choses, devraient invalider ou au moins remettre en cause des champs de recherche entiers.

Références

Camerer, C. F., A. Dreber, E. Forsell, T.-H. Ho, J. Huber, M. Johannesson, M. Kirchler, et al. 2016. “Evaluating Replicability of Laboratory Experiments in Economics.” Science 351 (6280) (March): 1433–1436. https://doi.org/10.1126/science.aaf0918.

Ioannidis, J. P. A., T. D. Stanley, and H. Doucouliagos. 2017. “The Power of Bias in Economics Research.” The Economic Journal 127 (605) (October): F236–F265. https://doi.org/10.1111/ecoj.12461.

Open Science Collaboration. 2015. “Estimating the Reproducibility of Psychological Science.” Science 349 (6251) (August): aac4716–aac4716. https://doi.org/10.1126/science.aac4716.

Tetlock, P. E. 2003. “Thinking the Unthinkable: Sacred Values and Taboo Cognitions.” Trends in Cognitive Sciences 7 (7) (July): 320–324. https://doi.org/10.1016/s1364-6613(03)00135-9.


  1. Notons qu'à l'inverse, le consensus scientifique sur le fait que le glyphosate n'est probablement pas cancérigène n'est pas considéré de manière symétrique par Claire Nouvian.

  2. Comme expliqué plus haut, nous ne voulons pas dire ici qu'un soutien serait nécessairement politique ou idéologique. Il pourrait être seulement instrumental, dans le but d'avoir un accès objectif à la connaissance sur ces sujets.