Dimanche 9 décembre 2018

Gardiens de la vérité et fake news: les fact-checkers

De omnibus dubitandum est.

René Descartes

Les gardiens de la vérité

Une partie de l'Europe et du monde autrefois qualifié de chrétien - Hongrie, Slovaquie, Autriche, Pologne, Italie, Québec, Etats-Unis, Russie, Brésil, Grande-Bretagne sortant de l'Union Européenne - tombe peu à peu dans le camp du populisme. Nous ne tenterons pas ici une définition de ce terme tant sa connotation est négative, ses variantes locales nombreuses et les points communs entre elles difficiles à cerner. On ne fera que noter qu'une partie importante des motivations de ces mouvements est de demander des comptes aux membres de l'"élite". Mais pas de remise en question ou d'explication de ces derniers à l'horizon. Pour eux, les victoires électorales du camp illibéral ne peuvent être construites que sur des mensonges, des fake news pour reprendre le terme qui s'est imposé. La rationalité et même la science ne pourraient qu'être bafouées, moquées par ces démagogues de l'autre nouveau monde. Et c'est sur la base de cette prémisse que les médias, éthique et aveuglement en bandoulière, se sont promis de dénoncer les fake news, d'éclairer dans la bonne direction cette plèbe qui n'entend pas raison et fait sécession une nouvelle fois. Constituant la garde prétorienne des gardiens de la raison, nous citerons "les Décodeurs" du Monde, le site "checknews.fr" de Libération ou "data-science vs fake" coproduit par Arte et France Télévision1. Dans chaque cas, le parti pris est qu'une vérité scientifique peut être établie, qu'elle peut être relayée sans biais par la presse et que remettre en question ou dire le contraire de cette vérité scientifique c'est tromper le peuple et fausser le jeu démocratique. Nous critiquerons chacun de ces points en nous servant d'un exemple concret: le débat sur la vaccination. Ce débat a pris, selon nous, une tournure caricaturale par la faute de toutes les parties en présence et nous savons que nous pouvons compter sur notre lectorat pour exercer un degré de subtilité suffisant pour comprendre que ce que nous critiquons ici n'est pas la politique menée par les autorités sur un cas précis mais l'attitude généralisante, binaire, naïve et donc faussement rationaliste et scientifique des médias cités.

En France, la loi du 30 décembre 2017 a rendu 8 vaccins obligatoires pour tous les enfants de moins de deux ans nés à partir du 1er janvier 2018. En plus des vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite qui sont obligatoires depuis 1938, 1940 et 1964 respectivement, la protection contre la coqueluche, la rougeole, la rubéole, les oreillons, l'hépatite B, l'haemophilus influenzae B, le pneumocoque et le méningocoque C sont désormais légalement imposés. La réception de cette décision dans la population française a été mitigée. A cette occasion, des sites comme les décodeurs du Monde ont aidé a relayer certains "faits" sur ce sujet. Par exemple, ils ont informé leurs lecteurs que l'article publié dans une revue de référence en médecine, The Lancet, souvent cité et liant le vaccin Rougeole-Oreillons-Rubéole (ROR) et l'autisme a été rétracté. C'est-à-dire que la méthodologie de ce travail a été jugée trop peu fiable pour que les résultats obtenus accèdent au statut de résultats scientifiques. Dans ce cas précis, il a même été montré que l'auteur principal, radié du registre médical depuis, a été payé, pour cette publication. Les résultats de cette étude ne peuvent donc en aucun cas être cités comme scientifiquement prouvés et c'est une très bonne chose que le Monde, comme énormément de médias, en ait informé leurs lecteurs.

Epidemiologie 101

Mais les journalistes du Monde vont bien au-delà de ces informations factuelles, ils ont l'ambition de "décoder" le débat sur la vaccination. Commençons par leur vision des concepts en épidémiologie. Citons.

Les autorités sanitaires, et notamment l’Organisation mondiale de la santé (OMS), considèrent que le seuil de couverture vaccinale pour éliminer une maladie est de 95%. [...] On ne peut pas affirmer en revanche que la couverture actuelle soit globalement satisfaisante, puisque le seuil de 95% est loin d’être atteint en ce qui concerne six (l’hépatite B, le pneumocoque, la rougeole, la rubéole, les oreillons et le méningocoque C) des huit maladies pour lesquelles il est question de rendre la vaccination obligatoire.

Dans le même sens, la vidéo sur la vaccination de "data-science vs fake" précise:

Lors d’une épidémie de rougeole, entre 14% et 21% des personnes infectées connaissent des complications allant jusqu’à des pneumonies virales ou bactériennes et on compte entre 1 et 10 décès pour 10.000 personnes atteintes de rougeole. Ces chiffres sont à comparer aux effets indésirables du vaccin qui sont: plus de 10% des personnes ont une réaction cutanée à l’injection, entre 1 et 10% présentent des symptômes de douleur et de fièvre, 1 personne sur 450.000 manifeste une allergie grave, et, à ce jour, on compte 0 décès des suites d’une vaccination contre la rougeole. On le voit, les risques liés aux effets indésirables du vaccin sont extrêmement faibles, en comparaison des conséquences d’une épidémie. En termes de santé publique la vaccination contre la rougeole est donc bien indispensable.

Commençons par expliquer le chiffre de 95% donné par le Monde. Une maladie est caractérisée par son "taux de reproduction de base" que l'on note communément R0. Imaginons un individu infecté par la maladie en question et plongé dans une population d'individus non infectés et non vaccinés. Dans ces conditions et en moyenne, pendant la durée de la période pendant laquelle l'individu sera infectieux, il transmettra la maladie à R0 autres individus. La rougeole, extrêmement infectieuse, a un R0 entre 12 et 18 (Guerra et al. 2017). Prenons une borne très haute d'un R0 de 20 pour simplifier la suite de notre exposé. Imaginons maintenant que seulement 90% de la population est vaccinée. Un individu qui deviendrait infectieux transmettrait la maladie à 2 personnes en moyenne (les 20 potentiellement impliqués par R0 dont seulement 10% ne sont pas vaccinés et peuvent donc devenir touchés selon notre hypothèse). A leur tour, ces deux nouveaux malades transmettront la maladie à deux autres personnes et nous faisons face à une épidémie qui se propagera. En revanche, si la couverture vaccinale est de 98%, les 20 personnes potentielles à qui le premier malade devrait transmettre la rougeole sont certainement toutes vaccinées et la maladie s'éteindra avec toute probabilité. Si toutefois, par manque de chance, une ou deux de ces personnes devaient ne pas être vaccinées, à leur tour, celles-ci auraient une chance assez faible de transmettre la maladie, etc... On peut donc voir que le déclenchement d'une épidémie dépend de la proportion de gens non vaccinés dans l'entourage d'un malade. Si celle-ci est supérieure à 1/R0, alors en moyenne et en prenant en compte la vaccination, chaque malade infecte moins d'une personne de son entourage: la maladie ne peut pas se propager très loin. En revanche, si la proportion de gens non vaccinés dans l'entourage d'un malade est inférieure à 1/R0, chaque malade infecte plus d'une personne de son entourage, l'épidémie progresse. Pour la rougeole, comme nous l'avons supposé, R0 est de l'ordre de 20 et il ne faut donc pas qu'un malade soit en contact avec plus de 5% de non-vaccinés. Il faut donc un taux de couverture de 95% pour éviter une épidémie. En revanche et c'est là la première erreur du Monde, les taux de reproduction de base de la rubéole et des oreillons sont plutôt de l'ordre de 3 à 7 (Edmunds et al. 2000). Ainsi des taux de vaccination de 67% à 87% seraient nécessaires pour ces maladies. Pour le méningocoque C, R0 peut être estimé à 1.36 (Trotter, Gay, and Edmunds 2005), ce qui implique un taux de couverture pertinent d'environ 25%. Ainsi, contrairement à ce que disent les décodeurs, le taux de 95% n'est valable que pour la rougeole et n'est absolument pas pertinent pour les oreillons, la rubéole ou le méningocoque C. Bien sûr, tout épidémiologiste de l'OMS sait cela et l'erreur des décodeurs vient sûrement d'une mauvaise compréhension de leur part. C'est la première leçon donnée par ce décodage des décodeurs: ils sont soumis, comme tous, à mauvaise compréhension ou mauvaise interprétation. La science peut donner des résultats dont la compréhension profonde nécessite une connaissance minimale que les journalistes peuvent ne pas avoir. Même si ce premier constat est bon à rappeler, il peut paraître trivial alors continuons.

Dans leurs articles de décodage, tous les services de fact-checking que nous scrutons ici, insistent sur la nécessité d'augmenter la couverture vaccinale pour éradiquer les maladies dont il est question. Il est vrai que sur cette question, la contradiction dans les médias n'est apportée que par des gourous dont les arguments sont peu valables ou assez rapidement assimilables à une théorie du complot. On pourrait donc estimer légitime qu'il ne faut pas donner la parole à des "négationnistes" et avancer sans eux2. Mais qu'en est-il dans le monde de la recherche scientifique en épidémiologie? Le débat y est en fait existant et excitant, complexe, pas toujours apaisé, mais se fait sur la base d'arguments rationnels et surtout inédits dans les médias. La volonté de relater ce qu'est la connaissance scientifique à un instant donné comme un état statique et immuable est dangereuse et réductrice. Donnons quelques exemples des débats en épidémiologie. Tout d'abord, est-il efficace, au sens d'un calcul coûts-bénéfices rationnel d'augmenter la couverture vaccinale? Cela dépend grandement de la dynamique de la maladie. Plus haut, nous avons suggéré que cette dynamique pouvait être comprise si on connaît le paramètre R0. Mais cette idée est bien trop simple pour expliquer une dynamique complexe. De nombreuses hypothèses sont en jeu (Nokes and Anderson 1988) et les observations mêmes de R0 dépendent de ces hypothèses (raison, entre autres, pour laquelle les R0 donnés plus haut le sont avec une forte marge d'incertitude). Pour illustrer ce point, imaginons un modèle, c'est-à-dire une représentation hypothétique de la réalité, légèrement différent. Imaginons qu'en fait la population française est divisée en deux parties qui ne se côtoient pas: 99% des français d'un coté, 1% de l'autre. Imaginons maintenant que la première population est vaccinée à 100% alors que la deuxième ne l'est pas du tout. Le taux de couverture vaccinale est alors de 99% sur l'ensemble de la population et pourtant, la rougeole, qui continuerait à évoluer dans la seconde population sans entrave vaccinale y serait endémique. Si on ignore cette division en sous-populations, l'observation que la rougeole est endémique malgré une population vaccinée à plus de 99% ne peut être interprétée que comme les conséquence d'un R0 de plus de 100! Ainsi, même quand R0 est supposé connu, comprendre comment se transmet la maladie est crucial pour comprendre les conséquences d'une politique vaccinale et évaluer ses coûts et bénéfices. Pour résumer, la mesure et ensuite comment on peut se servir de R0 dépendent donc très fortement de l'existence de sous-populations et de la nature des relations entre ces sous-populations. Cette division de la population en sous-populations est nécessaire pour comprendre, par exemple, pourquoi l'épidémie de rougeole de Mars-Juillet 2014 en Ohio a touché à 99% des habitants de la communauté Amish (Gastañaduy et al. 2016). Nous espérons avoir rendu ici plus intelligible, en le relativisant, le chiffre de 95% comme objectif de couverture vaccinale. Or ce sont ce chiffre et les modèles sur lesquels il se base qui, utilisés dans des analyses coûts-bénéfices, permettent de dire qu'il faut augmenter la couverture vaccinale. La phrase "On ne peut pas affirmer en revanche que la couverture actuelle soit globalement satisfaisante" est donc en fait une phrase qui présuppose un calcul coûts-bénéfices dont les résultats dépendent de modèles. En réduisant cette dimension du problème, les décodeurs du Monde ne peuvent justifier leur affirmation qu'en mettant en avant leur autorité ou l'autorité des chercheurs ou administrations qu'ils citent. C'est le contraire de la science.

L'individu contre la société

Finalement, repartons de la phrase "On ne peut pas affirmer en revanche que la couverture actuelle soit globalement satisfaisante" écrite par les décodeurs. Nous avons vu qu'elle n'est pas juste si on considère les débats actuels en épidémiologie. Elle est basé sur un modèle, une interprétation des données et un raisonnement qui en dépendent. Mais ce n'est pas tout, elle dépend d'un parti pris normatif. En effet, on entend en général cette affirmation comme "la couverture actuelle n'est pas socialement satisfaisante". En fait, ce que tous les journalistes de fact-checking cités dans cet article ne relatent pas, c'est le fond du problème quand il s'agit de vaccination: l'intérêt général et l'intérêt individuel ne correspondent pas. Restons sur la rougeole. Le calcul cité plus haut, comparant le nombre de décès ou de complications en cas d'épidémie et le nombre de cas d'effets secondaires pour les individus vaccinés est un calcul social, fait pour l'ensemble de la société (White, Koplan, and Orenstein 1985; Carabin et al. 2002).

Mais maintenant, considérons l'intérêt d'un individu (ou de ses parents faisant au mieux pour lui), isolé et considérant non pas l'intérêt général mais son propre intérêt. Si la couverture vaccinale des autres individus est assez forte, tous les risques des effets subis en cas d'épidémie deviennent extrêmement faibles. En revanche, les risques liés à la vaccination restent, eux, inchangés. Faisons un calcul simplifié mais instructif: En France, le nombre de cas de rougeole a été d'environ 500 en 2017. Ainsi, en moyenne, si vous n'êtes pas vacciné, vous avez eu 1 chance sur 132.000 environ d'être infecté par la rougeole3 (ce risque est sûrement très largement surévalué si vous ne faites pas partie d'une communauté qui a des difficultés à accéder aux soins). Ainsi, si on reprend les bornes hautes des chiffres de mortalité, vous avez 1 chance sur 132.000.000 de mourir de la rougeole. Si vous vivez pendant 80 ans, vous aurez donc 1 chance sur 1.650.000 de mourir de la rougeole tout au long de votre vie. 1 chance sur 1.650.000, c'est approximativement aussi la probabilité que vous avez de mourir en faisant 10 km en moto4. Ainsi, si un individu va se faire vacciner avec un de ses parents (deux aller-retours pour deux personnes) en moto chez son médecin situé à plus 1,25 km de chez lui, le calcul coût-bénéfice devient défavorable. Bien sûr, nous ne prenons pas ici en compte les très nombreux blessés des accidents de la routes, les complications de la rougeole n'entraînant pas la mort, le fait que le vaccin contre la rougeole est administré en même temps que celui contre d'autres maladies,... pour des raisons de simplicité. Mais le constat général reste valable: plus la couverture vaccinale est importante, moins les nouveaux-nés (et leurs parents quand ils prennent la décision pour eux) ont intérêt à se vacciner. Ainsi, les fact-checkers décrits plus haut échouent à donner une image représentative du problème de la vaccination: même si il était vrai que la couverture vaccinale est trop faible pour la société, individuellement, vous n'avez pas intérêt à vous faire vacciner. La question devient alors celle de l'imposition nécessaire de la vaccination si on veut augmenter la couverture vaccinale. Augmenter la couverture vaccinale implique un problème de divergence entre les intérêts particuliers et l'intérêt général. Ce sont alors les choix politiques qui reviennent au centre de la question. On peut alors tout à fait demander une augmentation de la couverture vaccinale mais les arguments seront finalement normatifs et on ne saurait répondre par un vrai/faux comme le proposent les décodeurs (Verweij and Dawson 2004; Flaig, Houy, and Michel 2018).

C'est parce que cette divergence n'est pas comprise que la difficulté à augmenter la couverture vaccinale est mise sur le compte d'un déficit d'information provoqué par des agents propageant des fake-news. Ainsi les décodeurs du monde semblent certains de leurs explications: "Le retour de cette maladie très contagieuse [la rougeole] est lié à un déficit de couverture vaccinale, elle-même en partie due à une défiance des parents à l’endroit des vaccins." [lien]

Et si comme nous l'avons vu plus haut, la défiance était parfaitement rationnelle - au moins dans notre société qui pousse l'individualisme comme la valeur absolue -, le résultat d'un calcul rigoureux comparant les coûts et bénéfices personnels? De manière plus grave, c'est en s'appuyant sur la même vision erronée que la Ministre de la Santé, Agnès Buzin le 5 janvier 2018, menaçait les auteurs d'interventions dissonantes dans le débats public:

Quand on prend la décision de désinformer l'opinion publique, qu'on fait circuler de fausses informations et que des familles hésitent et ne font pas vacciner des enfants, et que ces familles perdent un enfant de méningite, aujourd'hui elles ne peuvent pas se retourner contre ces "distilleurs" de mauvaises informations. Et donc les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités.

Au moment où cet article est écrit, les discussions parlementaires sur les "lois anti-fake news" ont débuté et on ne peut qu'exprimer notre inquiétude quant à leur issue.

Plus loin: l'éradication

Enfin, au-delà de vouloir augmenter la couverture vaccinale, la question de l'éradication que les décodeurs du Monde mettent en avant est encore moins sujette à une réponse en vrai/faux. Tout d'abord, une politique d'éradication ne peut être envisagée qu'au niveau mondial. Si un pays progresse seul, il est toujours soumis à des sources d'infection extérieures. Ensuite, comme le montre l'expérience de l'éradication de la poliomyélite, plus on avance, plus les dernières poches de résistance de la maladie se montrent coûteuses à atteindre. La maladie peut également révéler certaines de ces facettes qui étaient cachées en situation endémique et qui rendent la maladie bien plus coriace qu'on ne le pensait. Ainsi, toujours dans le cas de la polio, la vaccination orale, très efficace et utilisée dans les pays en voie de développement, peut faire naître un virus circulant - obtenu suite à une série de mutations à partie du virus atténué présent dans le vaccin. Cette circulation n'a été détectée qu'en 2000, soit 12 ans après que la décision a été prise par l'OMS d'éradiquer la polio (Wright and Modlin 2008). Avant 2000, le virus muté était indétectable tant la circulation du virus "sauvage" de la polio était importante. Finalement, depuis récemment, des aspects plus biologiquement fondamentaux sont discutés: l'éradication, en laissant une niche écologique vide pourrait favoriser l'apparition de maladies dérivées dont ne connaît pas les caractéristiques (Lloyd-Smith 2013). Pour des raisons similaires, la vaccination de masse avec certains vaccins pourrait impliquer une sélection des virus dangereuse et augmenter leur morbidité (Gandon et al. 2001; Gandon and Day 2008; Mackinnon, Gandon, and Read 2008; Read et al. 2015). Notons que ce sont là des débats scientifiques, menés avec des arguments rationnels et dont le but est d'améliorer la santé publique, pas des prises de position de religieux ou d'idéologues qui pensent que la vaccination contrarie un plan divin! En posant le problème de la vaccination et de l'éradication comme étant une série d'affirmations en "vrai/faux", les décodeurs jouent contre la rationalité qu'ils prétendent sauver!

Tout expliquer en 6000 signes?

La liste des arguments, exemples, hypothèses, réserves émis dans ce court article ne sont qu'une toute petite partie d'un champ de recherche très actif. Une recherche sur PubMed (site d'indexation de référence en biologie et médecine) permet de voir que 14.594 articles ont été publiés en 2017 (près de 40 par jour) dans lesquels le mot "epidemiology" apparaît dans le titre ou le résumé. Pourtant, la charte des décodeurs du Monde a une grande ambition face à cette littérature: "Rien n'est trop complexe pour être expliqué simplement."

La croyance que cette littérature, toujours mouvante, peut être résumée en quelques pages et de manière cohérente, transparente, intelligible par tous est une abberation - et ce n'est certainement pas ce que nous prétendons faire ici. En si peu de place, seuls quelques résultats peuvent être donnés, jamais accompagnés des hypothèses nécessaires qui les sous-tendent, au pire appuyés par quelques arguments d'autorité (dans le cas présent, citer les rapports de l'Organisation Mondiale de la Santé ou des différents organismes liés au Ministère de la Santé). Prétendre séparer dans ces conditions le vrai du faux est au mieux une illusion, au pire un mensonge, et dans tous les cas, assez ironiquement, une manipulation.

Conclusion

Les services de fact-checking des médias se multiplient. Le but est de lutter contre les désinformations, les mensonges, les fake news en s'appuyant sur les résultats scientifiques. Mais cette démarche est totalement contraire à la démarche scientifique. Cette dernière est ouverte, dynamique, un résultat n'est jamais définitif. Toute théorie, qui un jour emportera le consensus scientifique, commence, au moment de sa naissance, par s'élever contre le consensus régnant. Un chercheur doit commencer par douter de ce qu'il sait ou croit savoir pour avancer. Ensuite, pour que la science avance, elle doit rencontrer des publics ouverts, prêts à se laisser convaincre, à argumenter, à discuter. Pendant ce temps, apposer des pastilles "vrai!" ou "faux!" sur un site internet à côté d'affirmations censées être les connaissances définitives de la science, c'est là tromper et fausser le jeu de la démocratie. C'est faire croire que devant une question, la politique, les choix disparaissent: il suffirait d'interroger la science. Dans cette direction, pointer du doigt, voire rendre répréhensible, une opinion dissonante va contre la science et le progrès humain. Et cette attitude ne fait que créer la défiance de demain, quand certains des résultats scientifiques crus aujourd'hui et marqués comme définitifs et justifiant certaines politiques devenues nécessaires, seront remplacés et jugés faux.

Références

Carabin, H., W. J. Edmunds, U. Kou, S. van den Hof, and V. H. Nguyen. 2002. “The Average Cost of Measles Cases and Adverse Events Following Vaccination in Industrialised Countries.” BMC Public Health 2 (1) (September). https://doi.org/10.1186/1471-2458-2-22.

Edmunds, W. J., N. J. Gay, M. Kretzschmar, R. G. and Pebody, and H. Wachman. 2000. “The Pre-Vaccination Epidemiology of Measles, Mumps and Rubella in Europe: Implications for Modelling Studies.” Epidemiology and Infection 125 (3) (December): 635–650. https://doi.org/10.1017/s0950268800004672.

Flaig, J., N. Houy, and P. Michel. 2018. “Cost Effectiveness Analysis Revisited: the Case of Measles Mandatory Vaccination.” Mimeo.

Gandon, S., and T. Day. 2008. “Evidences of Parasite Evolution After Vaccination.” Vaccine 26 (July): C4–C7. https://doi.org/10.1016/j.vaccine.2008.02.007.

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Gastañaduy, P. A., J. Budd, N. Fisher, S. B. Redd, J. Fletcher, J. Miller, D.J. McFadden, et al. 2016. “A Measles Outbreak in an Underimmunized Amish Community in Ohio.” New England Journal of Medicine 375 (14) (October): 1343–1354. https://doi.org/10.1056/nejmoa1602295.

Guerra, F. M., S. Bolotin, G. Lim, J. Heffernan, Deeks S. L., Y. Li, and N. S. Crowcroft. 2017. “The Basic Reproduction Number (R0) of Measles: a Systematic Review.” The Lancet Infectious Diseases 17 (12) (December): e420–e428. https://doi.org/10.1016/s1473-3099(17)30307-9.

Lloyd-Smith, J. O. 2013. “Vacated Niches, Competitive Release and the Community Ecology of Pathogen Eradication.” Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences 368 (1623) (June): 20120150–20120150. https://doi.org/10.1098/rstb.2012.0150.

Mackinnon, M. J., S. Gandon, and A. F. Read. 2008. “Virulence Evolution in Response to Vaccination: the Case of Malaria.” Vaccine 26 (July): C42–C52. doi:10.1016/j.vaccine.2008.04.012. https://doi.org/10.1016/j.vaccine.2008.04.012.

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Read, A. F., S. J. Baigent, C. Powers, L. B. Kgosana, L. Blackwell, L. P. Smith, D. A. Kennedy, S. W. Walkden-Brown, and V. K. Nair. 2015. “Imperfect Vaccination Can Enhance the Transmission of Highly Virulent Pathogens.” PLOS Biology 13 (7) (July): e1002198. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.1002198.

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Verweij, M., and A. Dawson. 2004. “Ethical Principles for Collective Immunisation Programmes.” Vaccine 22 (23-24) (August): 3122–3126. https://doi.org/10.1016/j.vaccine.2004.01.062.

White, C. C., J. P. Koplan, and W. A. Orenstein. 1985. “Benefits, Risks and Costs of Immunization for Measles, Mumps and Rubella.” American Journal of Public Health 75 (7) (July): 739–744. https://doi.org/10.2105/ajph.75.7.739.

Wright, P. F., and J. F. Modlin. 2008. “The Demise and Rebirth of Polio – a Modern Phoenix?” The Journal of Infectious Diseases 197 (3) (February): 335–336. https://doi.org/10.1086/525050.


  1. On notera, sans surprise pour beaucoup de lecteurs certainement, l'identité de ces médias qui ont la propension assez fréquente à se penser en juges du vrai et du faux, en arbitres des termes du débat public.

  2. Ne pas donner la parole aux opposants de l'"état actuel" des connaissances scientifiques est la proposition faite - dans le contexte de l'économie - par Cahuc et Zylberberg dans leur livre "Le négationnisme économique" par exemple.

  3. Le nombre de cas déclarés est de 519 entre le 1er janvier 2017 et le 31 décembre 2017. Le nombre de cas déclarés en 2016 était de 79 (source: Santé Publique France).

  4. En 2016, 13.9 milliards de kilomètres étaient parcourus en France par des deux roues motorisés (source: Les comptes des transports en 2016 – 54e rapport de la Commission des comptes des transports de la Nation). En 2017, 786 personnes sont mortes en deux roues motorisés en France (source: Délégation à la sécurité routière).