Dimanche 9 décembre 2018

Elites et politique

Ambition is the last refuge of the failure.

Oscar Wild

Dans un ouvrage récent, salué par toute la critique et dont on ne peut qu'admirer le plan de communication accompagnant la sortie, l'économiste de Sciences-Po, Julia Cagé entend montrer à quel point le mode de financement des campagnes électorales en France biaise les politiques publiques. Tentons un résumé qui ne rendra certainement pas justice, par sa concision, à l'ouvrage. Parce qu'une très grande partie des dons aux partis ou candidats politiques sont faits par l'extrême minorité la plus riche de l'électorat, cette "classe" peut, non seulement faire élire les candidats qui représenteront au mieux ses intérêts, mais également orienter les propositions de tout le spectre politique dont les acteurs sont désormais en compétition les uns avec les autres pour cette manne financière aussi rare que nécessaire.

Le sujet de l'influence du mode de financement de la vie politique dans une démocratie est central en sciences politiques. Déjà Toqueville, en étudiant le système américain, en était conscient. Mais il en jugeait l'effet expérimentalement faible et préférait se concentrer sur d'autres leviers d'influence comme on le dirait aujourd'hui. Ainsi, il écrivait dans La démocratie en Amérique (tome 2):

De nos jours, on peut dire qu’aux Etats-Unis les classes riches de la société sont presque entièrement hors des affaires politiques, et que la richesse, loin d’y être un droit, y est une cause réelle de défaveur et un obstacle pour parvenir au pouvoir. Les riches aiment donc mieux abandonner la lice que d’y soutenir une lutte souvent inégale contre les plus pauvres de leurs concitoyens. Ne pouvant pas prendre dans la vie publique un rang analogue à celui qu’ils occupent dans la vie privée, ils abandonnent la première pour se concentrer dans la seconde.

Au contraire, plus près de nous, c'est Donald Trump qui défendait la thèse de Julia Cagé, en 2015: "c’est précisément ce qui ne va pas dans notre pays : il est dirigé par et pour les donateurs, les groupes d’intérêt et les lobbyistes, et ce n’est pas une bonne formule."1

Si la question de l'influence de l'argent sur la vie politique est ancienne et récurrente donc, une originalité du livre de Julia Cagé vient de ce que les méthodes employées sont hautement quantitatives. C'est-à-dire que l'auteure dispose de données, les traite et les fait parler dans rien de moins qu'une "démonstration implacable" comme nous le suggère le bandeau de l'actuelle édition du livre. Dans ce court texte, nous tenterons de montrer que les chiffres qui viennent à l'appui d'une démonstration en sciences politiques ou en économie n'ajoutent pas de poids à une thèse. Comme l'écrivait Henri Poincarré dans "La science et l'hypothèse" en 1908, "On fait la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres; mais une accumulation de faits n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison". Noyer des raisonnements au milieu de chiffres ne fait que rendre leur discussion technique et finalement contourne le débat public pour le plus grand profit des auteurs - conscients de ce fait ou non. Nous tirerons nos exemples du livre de Julia Cagé parce qu'il est le plus récent et aussi un des plus transparents pour notre démonstration. Et en effet, le livre "Le prix de la démocratie" a suscité très peu de réserves, les journalistes, en particulier, susceptibles de les émettre n'étant pas spécialistes d'économétrie. Mais plus généralement, notre critique s'applique à tous les livres contemporains de sciences sociales se servant, sans aucun recul et en dernier ressort, de méthodes quantitatives. Elle s'applique également à la quasi-totalité des articles de recherche, moins diffusés auprès du grand public mais sources de toute légitimité dans le monde académique, microcosme dans lequel désormais un résultat, une explication ou une thèse valent si et seulement s'ils sont pénibles à obtenir et validés par l'autorité émanant de la profession - eux-mêmes sélectionnés par leurs pairs, avec une dimension circulaire aux conséquences mortifères pour la compréhension du monde.

Commençons par les chiffres et leur utilisation. Pour la méthode scientifique, les chiffres sont utilisés pour abstraire et reporter le résultat d'une observation. Dès cette étape de collecte, il faut comprendre comment on utilisera cette observation et en quoi elle sera pertinente. Cette compréhension nécessite un modèle, c'est-à-dire une grille de lecture qui permet une abstraction de la réalité. Sans ce modèle, une observation est vide de sens. Par exemple, si on traite de l'impact de l'argent sur un résultat électoral, quelle doit être la donnée pertinente quand on estime les revenus d'un parti politique ou d'un candidat à une élection? Les dons monétaires certainement. Mais si ceux-ci ont la particularité d'être facilement observables, ils sont loin d'être les seuls dons sur lesquels repose la démocratie française. A chaque élection, des milliers de militants donnent gratuitement leur temps et écument les marchés ou font du porte-à-porte. Mais aussi les intellectuels, les académiques, donnent de leur temps bénévolement pour parler à des tribunes, lire ou élaborer des programmes, étudier des stratégies de communication, faire bénéficier leur candidat favori de leur image ou d'arguments construits parfois même alors qu'ils étaient salariés par un organisme de recherche public - financés donc principalement par ceux qui paient le plus d'impôts. Tous ces dons pourraient ou devraient être comptabilisés. Ou non. Faire ce choix dépend d'un modèle. On peut considérer que donner de l'argent est un moyen d'influence substituable à celui de donner du temps ou d'autres biens plus ou moins matériels et en nature et que seule cette prise en compte permet d'étudier la question de manière sensée. On peut ne pas le considérer. Dans tous les cas, collecter et rendre pertinent un chiffre pour représenter une observation n'est pas neutre, c'est un choix qui dépend d'un modèle et donc d'un a priori.

Une fois les chiffres collectés, c'est à nouveau le modèle qui les fait parler. Par exemple, dire que les partis les mieux dotés en argent ont un avantage, c'est s'appuyer sur un modèle où les électeurs - ou au moins une partie d'eux - sont versatiles, ont des convictions très peu profondes, peuvent être influencés grâce à 32 euros investis pour les faire changer d'avis (l'auteure trouve 6 euros pour les élections législatives dans un travail de recherche). Notons que ce chiffre a été mis en avant comme punchline pour des raisons certainement marketing mais il est de peu de pertinence scientifique à nos yeux. En effet, il s'agit là d'un effet marginal moyen, ceteris paribus ou "toutes choses étant égales par ailleurs". Or, les moyennes sont peu pertinentes: les mécanismes de rétroaction sont sûrement importants, les dynamiques électorales sont hautement non linéaires (c'est-à-dire que la somme des effets n'est pas les effets de la somme) et l'effet marginal d'un électeur sur une victoire électorale est très variable. L'auteure nous dit donc que l'avantage qu'a le parti le mieux doté est illégitime. Cette assertion s'appuie sur un modèle où l'argent permet de faire voter les gens contre leurs intérêts supposés objectifs (et c'est à nouveau dans un modèle que l'on définit ces intérêts objectifs, c'est aussi un modèle qui nous dit que lorsqu'un électeur change d'avis, son intérêt objectif est celui observé avant le changement d'avis, pas après). De manière alternative, on pourrait plutôt faire l'hypothèse que l'argent est un moyen de faire connaître une politique défendue par des gens convaincus de la justesse de leurs arguments. Toujours selon ce modèle alternatif, les électeurs seront alors libres de se faire une idée qui deviendra plus précise avec les dépenses de communication des partis. Plus de dépenses signifierait alors un vote mieux informé. C'est sûrement ce modèle qu'avaient en tête les juges de la cour constitutionelle américaine qui ont interprété une limite à la dépense électorale comme une limite à la liberté d'expression en 1976 (arrêt Buckley v. Valeo, voir aussi les arrêts Citizens United v. Federal Election Commission et McCutcheon v. Federal Election Commission dans le même esprit).

Plus loin dans le raisonnement, juger que les partis politiques ou leurs candidats répondent à ces incitations monétaires en "droitisant" leur plateforme idéologique est une hypothèse forte sur la rationalité de ce qui reste une organisation (un parti politique ou une équipe de campagne) avec sur ce point peu de chances d'observation. Aussi: comment mesure-t-on le positionnement sur une échelle droite-gauche? Et cette échelle est-elle même pertinente? Et le front national de 2017 est-il économiquement de gauche ou de droite? Et comment étudier pour qui les dons ont été faits quand le choix d'un candidat - par exemple Benoît Hamon, Manuel Valls ou même François Hollande pour le Parti Socialiste en 2017 - n'est pas encore décidé? Les réponses à toutes ces questions, entre autres, permettent d'établir un modèle qui lui-même permet de faire parler les données. En utilisant d'autres modèles, de nombreuses études ont "montré implacablement" eux-aussi que les liens entre dépenses et victoires électorales étaient peu évidents et que la causalité est encore plus discutable (Levitt 1994; Gerber 1998; Ben-Bassat, Dahan, and Klor 2015; Barutt and Schofield 2016; Kalla and Broockman 2017). En effet, une autre interprétation généralement donnée est une causalité inverse: la victoire électorale probable attire les dons. Un modèle est donc toujours nécessaire mais il faut garder à l'esprit qu'il est la porte d'entrée de la subjectivité de son créateur et qu'il est, de notre point de vue, du devoir de celui-ci d'être transparent sur ce point.

Cette transparence doit aussi s'appliquer quand on propose une vision normative de la société. Dans le cas du livre de Julia Cagé, il s'agit de savoir comment remédier à la situation illégitime du financement actuel des partis politiques et des campagnes électorales. Mais là aussi, c'est une porte d'entrée pour la subjectivité et tout appel à l'objectivisation par le chiffre dans cette dimension est vaine. Ainsi, quel est le but de la démocratie? L'efficacité? La légitimité? L'expression de l'égalité dont Montesquieu craignait que la version extrême mène au despotisme? La défense de l'intérêt général, ou plutôt de l'intérêt du plus grand nombre? Et dans ce dernier cas, n'y a-t-il pas un risque de dérive vers l'ochlocratie, gouvernement de la foule? Et quelles contraintes impose-t-on à l'application des décisions démocratiques? Y a-t-il des principes qui priment sur la recherche des objectifs décrits plus haut2? La liberté de dépenser son argent ou de s'exprimer, le respect de la vie privée y compris vis à vis de l'Etat - particulièrement mis en cause par les préconisations de l'auteure pour remédier au problème qu'elle soulève -, la protection des minorités contre des abus physiques ou des spoliations matérielles? Et une fois ce but posé, la démocratie est-elle réellement le système politique le plus adapté pour remplir ce but? Ces questions ne sauraient être tranchées aussi facilement, objectivement et froidement qu'une équation peut être résolue. Mais elles devraient être au commencement de toute étude sur notre système politique.

Nous voyons donc que l'utilisation de chiffres, au moins en sciences sociales, ne saurait avoir d'autres buts que l'illustration ou le contre-exemple, certainement pas la démonstration. Utiliser un chiffre est un acte idéologique. Nous devons en rester conscients même si nous vivons une période pendant laquelle les idéologies tendent à avancer masquées. On pourrait être ni de droite ni de gauche - ou de droite et en même temps de gauche -, avancer des "démonstrations implacables" parce que exprimées sous formes de graphes, éviter la confrontation politique parce que les décisions justes ne seraient que les résultats de programmes de maximisation, transférer sur cette base l'analyse politique à une analyse technocratique de symboles mathématiques. Cette tendance a un but, recherché consciemment ou non: appauvrir le débat politique, le réduire à ce que l'on peut observer et traiter mathématiquement, filtrer les entrées de l'agora, réfuter toute contradiction en arguant de l'objectivité de la science.

Plus important à nos yeux, cette tendance à ne traiter que ce qui est mesurable implique un réductionnisme niant l'individu, ses choix, sa souveraineté. Comme nous l'avons écrit plus haut, "démontrer" ses raisonnements avec des quantités mesurables ne dispense pas de l'utilisation d'un modèle. Seulement, pour faire en sorte que les données et le modèle soient cohérents, il faut que ce dernier soit simplifié au point de rendre toutes les variables "mesurables". Ainsi, dans l'étude de Julia Cagé, si les données sur les dons aux partis politiques sont reportés par tranche de revenu ou de patrimoine, le vote ne peut être interprété qu'en fonction de la tranche de revenu ou de patrimoine. Ce réductionnisme imposé par l'utilisation de données grossières interdit toute nuance ou subtilité mais aussi impose une grille de lecture normative illégitime à nos yeux. Quand un "pauvre" vote à droite, c'est qu'il a été influencé par les publicités à la télévision ou désormais, c'est parce qu'il a succombé, irresponsable, au chant des sirènes du populisme. Un homme très riche ne peut que financer et voter pour un parti libéral. Aucun de ceux-là ne peut être libre d'agir pour ce qu'il estime être le bien commun, au-delà de sa situation personnelle par exemple. Dans cette direction, proposons donc à l'auteure une autre préconisation: si 32 euros de publicité suffisent pour "acheter" un vote et que les intérêts sont déterminés par les classes sociales et les intérêts économiques personnels objectifs et facilement observables, pourquoi simplement ne pas supprimer la démocratie? Un gouvernement d'économistes ou d'ingénieurs en recherche opérationnelle serait certainement bien plus efficace. Ce serait une réponse à la crise de la démocratie logiquement évidente! C'est d'ailleurs contre cette vision que tend à se reconstruire aujourd'hui la gauche socialiste3, celle-là même qui, en s'appuyant entre autres sur les expertises de Julia Cagé, a récolté moins de 5% des voix des inscrits aux dernières élections présidentielles.

Mais allons donc un peu plus loin pour comprendre les effets profonds de l'ouvrage. Acceptons avec l'auteure de "Le prix de la démocratie" que les français les plus riches sont ceux qui, conscients de leur classe aurait-on dit il y a cinquante ans, dirigent les orientations majeures de la politique française en finançant la vie politique. Notons que même si on considère la tranche des revenus les plus élevés (le 1/10.000e de la population française), cette conscience ne touche que 10% des foyers fiscaux, un peu plus de 300 familles qui participent au financement des partis politiques! Considérons maintenant la même part de ceux qui détiennent le capital intellectuel le plus élevé. Nous entendons à ce niveau, le capital que constituent l'éducation en grandes écoles françaises complétée avec une thèse soutenue dans une des plus grandes universités américaines; l'apprentissage des règles, des normes, des rituels qui permettent d'acquérir la légitimité pour être invité dans tous les médias quand on fait la promotion d'un livre; l'appartenance à un réseau de membres ayant eux-mêmes une grande richesse en capital intellectuel. Avec ces définitions, on peut alors décrypter le livre de Julia Cagé comme une tentative des détenteurs du capital intellectuel de supprimer ou d'affaiblir la concurrence politique de ceux qui détiennent le capital physique. Cette lutte a d'ailleurs été décrite, à nouveau, par le président américain Donald Trump - représentant dans cette grille de lecture des détenteurs du capital physique - qui déclarait devant ses supporters à propos des "élites intellectuelles" dans le Dakota du Nord au début de l'été 2018: "We have more money and more brains and better houses and apartments and nicer boats. We are smarter than they are. They say the elite. We are the elite. You are the elite." ("Nous avons plus d'argent, plus de cervelles, de meilleurs maisons et appartments, de plus jolis bateaux. Nous sommes plus intelligents qu'eux. Ils se disent l'élite. Nous sommes l'élite. Vous êtes l'élite."). Comme aux Etats-Unis, en France, une partie de cette élite intellectuelle a subi une défaite importante. Lors de la dernière élection présidentielle, Benoît Hamon a parié sur l'intégration et la mise en avant d'intellectuels dans son équipe. Il a insisté sur le fait que son programme avait été co-construit avec l'élite des universités (Thomas Piketty, Julia Cagé, Dominique Méda...). Julia Cagé était en charge du pôle économie. Le succès a été catastrophique avec 6,35 % des suffrages exprimés et le plus faible score des socialistes depuis près de 50 ans (avec cependant des dépenses électorales parmi les plus importantes). La lecture en classes sociales qui considère que les électeurs devraient être captifs pour leur éviter d'être trop facilement influençables, l'aveuglement par des modèles simplistes de sciences politiques, l'interprétation centrée sur l'élite de concepts compris totalement différemment par les électeurs (l'ampleur des inégalités et l'attitude collective à avoir à leur endroit, l'importance de l'Etat et de la dépense publique dans l'économie, pour exemples) sont certainement des causes de fond de cette défaite. Mais le capital intellectuel a une autre caractéristique: contrairement aux détenteurs du capital physique, les détenteurs de ce capital immatériel ne font pas faillite. Leurs erreurs d'analyse n'ont pas de conséquences. Que ces analyses soient présentées devant des électeurs ou dans un livre.

Références

Barutt, B., and N. Schofield. 2016. “Measuring Campaign Spending Effects in Post-Citizens United Congressional Elections.” In The Political Economy of Social Choices, 205–232. Springer International Publishing. https://doi.org/10.1007/978-3-319-40118-8_9.

Ben-Bassat, A., M. Dahan, and E. F. Klor. 2015. “Does Campaign Spending Affect Electoral Outcomes?” Electoral Studies 40 (December): 102–114. https://doi.org/10.1016/j.electstud.2015.06.012.

Gerber, A. 1998. “Estimating the Effect of Campaign Spending on Senate Election Outcomes Using Instrumental Variables.” American Political Science Review 92 (02) (June): 401–411. https://doi.org/10.2307/2585672.

Kalla, J. L., and D. E. Broockman. 2017. “The Minimal Persuasive Effects of Campaign Contact in General Elections: Evidence from 49 Field Experiments.” American Political Science Review 112 (01) (September): 148–166. https://doi.org/10.1017/s0003055417000363.

Levitt, S. D. 1994. “Using Repeat Challengers to Estimate the Effect of Campaign Spending on Election Outcomes in the U.S. House.” Journal of Political Economy 102 (4) (August): 777–798. https://doi.org/10.1086/261954.


  1. Répondant à une question lui demandant pourquoi les Clinton s'étaient rendus à une soirée organisée par lui-même, Donald Trump a répondu: "As a contributor, I demanded that they be there—they had no choice and that’s what’s wrong with our country. Our country is run by and for donors, special interests and lobbyists, and that is not a good formula for our country’s success". Source.

  2. Ainsi dans son renvoi relatif à la sécession du Québec, [1998] 2 R.C.S. 217 au paragraphe 67, la cour suprême du Canada écrit: "ce serait une grave erreur d'assimiler la légitimité à la seule «volonté souveraine» ou à la seule règle de la majorité, à l'exclusion d'autres valeurs constitutionnelles."

  3. Nous pensons aux ouvrages récents de Mark Lilla, Yasha Mounk, Raphaël Glucksmann...