Mercredi 14 août 2019

L'entraide sauvera-t-elle l'humanité?

From death, famine, rapine, and the concealed war of nature we can see that the highest good, which we can conceive, the creation of the higher animals has directly come.

De la mort, de la famine, de la rapine et de la guerre secrète de la nature, nous pouvons voir qu'il a résulté directement le bien suprême que nous pouvons concevoir, la création des animaux supérieurs.

Charles Darwin

Nous sommes les témoins - et commençons à être les victimes - désormais conscients du dérèglement climatique et plus largement des énormes perturbations sur l'environnement dont l'Homme est la cause. Une crise d'une grande ampleur a commencé, c'est désormais certain. Et légitimement, on peut - et même on doit - se poser la question des conséquences à plus ou moins long terme de ces changements. C'est le but que se donne, entre autres, la collapsologie. Cette approche nouvelle et assez mal définie, surtout médiatique, tente à la fois d'étudier l'effondrement de notre civilisation des suites - directes ou indirectes - des tensions sur le système biologique dont nous faisons partie, mais aussi d'imaginer les formes d'organisation qui pourraient succéder à cet effondrement. Les déterminants de l'épanouissement ou de la disparition des groupes humains sont un objet d'étude tout à fait légitime et des éléments scientifiques très intéressants ont été apportés sur ce sujet depuis les livres de Jared Diamond (Diamond 2000; Diamond 2006).

Dans l'univers francophone, Pablo Servigne est le représentant médiatique de la collapsologie et les livres de ce dernier sont souvent présentés dans les médias comme des contributions scientifiques. Dans ces ouvrages, on trouve un fil rouge, une ligne de démarcation entre, d'un côté, un futur apocalyptique fait de calamités à peine imaginables et, de l'autre côté, l'opposé dans lequel l'Humanité saurait retourner la situation en sa faveur. Et cette crête est tracée par la réponse à la question suivante: l'homme saura-t-il coopérer et bâtir un monde d'entraide? En détournant le registre récemment utilisé par Jean-Pierre Le Goff, la coopération ou l'entraide seront, selon Servigne, les raisons nécessaires et suffisantes de la rédemption de l'Humanité au moment de la fin climatique du monde. C'est dans ce contexte qu'il faut lire le livre de Servigne et Chapelle qui traite précisément de l'entraide (Servigne et Chapelle 2017). En quelques mots, il s'agit d'une justification de la valeur normative de la coopération en s'appuyant sur son omniprésence dans les systèmes biologiques. Dans la présente critique, nous réfutons cette vision et rejetons, dans le contexte biologique, la valeur normative de la coopération aussi bien pour elle-même que pour des raisons instrumentales. On peut accepter que la coopération a pour certains un attrait normatif pour des raisons métaphysiques - bien que nous verrons que c'est souvent un attrait implicitement fondé sur une mauvaise compréhension de ce qu'est réellement la coopération. Mais en appeler à la biologie et plus précisément à sa branche traitant de la théorie de la sélection naturelle pour justifier scientifiquement ce point de vue, pour une part relève d'une mauvaise compréhension des mécanismes biologiques et, pour l'autre part est non pertinent.

Biologie et métaphysique

Commençons par quelques définitions. En termes biologiques, nous définissons la coopération comme une stratégie de comportement qui consiste à sacrifier directement ses propres chances de survie ou de reproduction au profit de celles d'un autre. Bien sûr, notons la nécessité d'inclure le mot "directement" dans la définition de la coopération pour que celle-ci soit pertinente. En effet, par définition de ce qu'est une pression de sélection, un organisme coopératif ne peut subsister et se reproduire que si un mécanisme biologique lui permet de ne pas être pénalisé par son comportement. Un bénéfice direct est interdit par définition même de la coopération. L'organisme coopératif, pour survivre, doit donc nécessairement tirer un bénéfice indirect de son action. Nowak (2012) donne une liste qui se veut exhaustive - dans la limite de nos connaissances actuelles - de ces mécanismes qui permettent un bénéfice global, malgré une perte directe, pour un organisme engagé dans la coopération: réciprocité (directe ou indirecte), jeux spatiaux, sélection multi-niveaux et sélection des parents.1 Sans ce gain indirect, le comportement de l'organisme coopérant impliquerait un désavantage absolu pour lui en termes d'adaptation à l'environnement. Ce comportement ne pourrait donc pas être transmis à une autre génération et ainsi se perpétuer. C'est précisément pour cette raison, en théorie de l'évolution, que l'entraide n'est absolument pas motivée par un altruisme pure mais plutôt, fondamentalement, par une comparaison faite "dans les eaux glacées du calcul égoïste" génétique. L'organisme qui coopère fait un investissement en sacrifiant ses chances de survie ou de reproduction le long d'une dimension pour bénéficier de plus grandes chances le long d'une autre dimension. Faire l'amalgame entre coopération et altruisme est trompeur et c'est souvent implicitement de cet amalgame que vient la valeur normative attribuée à la coopération ou à l'entraide.

Par ailleurs, si on s'appuie sur la théorie de l'évolution, l'opportunité de la coopération va être sélectionnée par la Nature uniquement si le contexte le permet. Un organisme coopératif n'existera que quand les paramètres auxquels il fait face sont tels que son investissement d'un sacrifice coopératif pour un plus grand bénéfice indirect est rentable. Enoncer alors l'idée que la coopération est une bonne chose en soi n'est qu'un jugement sur les conditions matérielles qui entourent les organismes ayant un comportement coopératif, ça ne pourrait être un jugement de valeur sur des comportements sélectionnés pour leur efficacité à perpétuer l'existence de leurs auteurs inconscients et sans intention. Quand les conditions sont favorables à la coopération, les organismes sont sélectionnés pour la mettre en oeuvre. Au contraire, dans un contexte biologique, quand les conditions sont défavorables à la coopération, toute exhortation, pour des raisons normatives, à ce que les organismes deviennent coopératifs est ridicule. On ne peut pas donner de valeur normative à ce qui est, dans une Nature spinoziste, déterminé seulement par les conditions.

Plus généralement, il est non pertinent de lier théories ou observations biologiques et jugements de valeur pour deux raisons.

La première raison est le fait qu'il n'y a aucune raison théorique pour que les comportements biologiques soient sélectionnés pour leur valeur normative. La sélection naturelle promeut et favorise l'efficacité, pas la bonté. Ainsi, on peut interpréter une observation en biologie comme une preuve de la stabilité de ce qui est observé, pas comme sa supériorité morale. Si la coopération est une dimension présente dans de très nombreux écosystèmes - ce que nous acceptons -, cela ne donne aucune justification morale à l'entraide. Il s'agit en fait là d'une interprétation anthropocentrée difficilement compatible avec une compréhension claire des mécanismes de l'évolution. Dans la théorie qui fait un très large consensus scientifique, la coopération n'a aucune valeur particulière. Cette stratégie comportementale est essayée, parmi une infinité d'autres, par un processus stochastique de génération de mutations. Comme nous l'avons vu plus haut, c'est le contexte qui fait qu'elle est sélectionnée, c'est-à-dire que parmi toutes les stratégies essayées, celle-ci permet à ceux qui l'appliquent de se reproduire plus ou mieux. Aucune stratégie n'est a priori plus attrayante qu'une autre pour la Nature. Elle les essaie toutes et c'est la compétition entres elles pour la reproduction qui sélectionne la plus performante. Ainsi, ironiquement, même l'entraide ou la coopération sont sélectionnées pour leur puissance dans un environnement ou elles sont en compétition avec les autres stratégies. Quand une stratégie coopérative l'emporte, c'est qu'elle est mieux adaptée, plus efficace dans un contexte concurrentiel, pas qu'elle a un avantage normatif. Mais alors, que peut-on conclure des nombreux exemples de coopération donnés dans Servigne et Chapelle (2017)? Selon notre raisonnement qui repose seulement sur la neutralité normative de la Nature, observer des comportements coopératifs dans la Nature - et quelque soit leur nombre - ne saurait leur donner une valeur morale particulière sinon la propriété mathématique d'être stables dans certains contextes.

La seconde raison pour laquelle lier théories en biologie et jugements de valeur est non pertinent, est que nous ne pouvons pas repousser l'idée que notre évaluation du bien ou du mal a également été sélectionnée par la Nature. Mais alors, si nous acceptons que notre appréciation du bien n'existe que parce qu'elle nous donne une supériorité en terme d'efficacité, de possibilité de nous reproduire, on bascule dans le relativisme le plus extrême. Ce que l'on juge être le bien n'est plus une notion absolue, un axiome dont on peut préjuger qu'il nous est extérieur, mais juste une ruse de plus que nous avons forgée nous-mêmes, et que la Nature a sélectionnée, dans le seul but d'augmenter nos chances de survie et de reproduction. Comme tout relativisme, l'idée que la morale serait le produit de la sélection clôt toute discussion sur une interaction entre normativité et stabilité en biologie. En effet, la première notion perd alors toute pertinence en devenant une application parmi d'autres de la seconde notion. Discuter de la valeur de normes contingentes est sûrement vain et, par soucis de non trivialité, nous n'irons pas plus loin dans cette direction.

La coopération pour de vrai

Mais si la coopération ne peut pas avoir de valeur positive en elle-même, peut-être est-elle un instrument pour atteindre des situations que nous pouvons moralement souhaiter plus que d'autres. Commençons par nous demander si la coopération et l'entraide peuvent avoir une valeur normative instrumentale absolue. Bien sûr, les auteurs de Servigne et Chapelle (2017) exposent avec talent des dizaines d'exemples de symbioses, de comportements qui évitent la violence et conduisent à construire des entités d'une grande complexité. Mais nous pourrions opposer aux auteurs que des comportements de coopération sont aussi nécessaires pour que des armées se mettent en marche contre un ennemi commun à ses soldats, pour que des meutes chassent avec une plus grande efficacité et cruauté, pour que des individus élaborent des plans complexes pour perpétrer des actes terroristes ou braquer des banques. Ironiquement, c'est aussi une multitude de comportements de coopération qui ont permis à l'Homme de dominer son environnement et donc indirectement de créer les problèmes environnementaux auxquels il fait face aujourd'hui. D'ailleurs, un être humain, le meilleur ou le pire, est constitué de cellules - qui lui sont propres, au sens où elles partagent le même ADN, seulement en partie - qui coopèrent. Il est également instructif que l'exemple donné pour expliquer la difficulté de la coopération à tous les étudiants en économie ou biologie du monde - le dilemme du prisonnier - mette en scène deux criminels qui doivent coopérer pour éviter une juste punition, certainement au dépend de la justice, de la sérénité de leurs victimes et de la société toute entière. Ces exemples montrent que si une valeur doit être donnée à un comportement coopératif, celle-ci ne saurait être absolue et ne peut être donnée qu'avec une approche conséquentialiste, c'est-à-dire en évaluant les conséquences de cette coopération. Et quel que soit le critère normatif retenu - et nous n'aborderons pas ici la difficile question de l'élaboration d'un tel critère justifiable et cohérent - les conséquences d'un comportement coopératif ou d'entraide ne peuvent pas être considérées a priori comme positives, elles dépendent, elles aussi du contexte.

Finalement, nous aborderons ici deux derniers points que nous avancerons pour montrer que les comportements d'entraide et de coopération ne doivent pas être idéalisés ou considérés de manière caricaturale.

Premièrement, posons-nous d'abord la question de la viabilité de la coopération en fonction de la composition du groupe de ceux qui s'y engagent. La coopération face aux changements climatiques est-elle viable si elle concerne un groupe d'humains en particulier, les humains en général, tous les êtres vivants sensibles? L'entraide fonctionne, comme nous l'avons vu, dans le but pour les organismes coopératifs d'être mieux adaptés que leurs compétiteurs dans la lutte pour l'accès aux ressources. La sélection naturelle favorisera donc les comportements coopératifs au sein d'entités qui permettront à leurs constituants de se perpétuer efficacement. Or, pour maintenir un haut niveau de coopération, il faut des liens - géographiques, informationnels, génétiques - entre les organismes coopératifs. Dans le cas de la survie de l'Humanité face aux périls climatiques, la biologie acceptera-t-elle la coopération au niveau de l'Humanité ou l'imposera-t-elle - comme on peut interpréter les observations à la lumière de la théorie de l'évolution ou de l'histoire (Welzer 2012) - à de plus petits groupes qui s'identifient comme ayant des liens plus restrictifs mais aussi plus forts: familles, peuples, Nations, groupes linguistiques ou culturels? On peut souhaiter une coopération plus large que soutenable mais la dure réalité de la stabilité en biologie, c'est qu'elle implique souvent la constitution de groupes excluants, compétitifs, ayant un sens précis de ce qu'est la limite entre le "eux" et le "nous" et se servant de cette "compréhension" pour s'accaparer les ressources. La coopération peut être viable pour des groupes dont les membres sont liés par l'Histoire, les intérêts, les échanges de gènes, les normes culturelles. Il n'y a aucune raison scientifique pour que le groupe que l'on inclut dans un critère normatif - le plus souvent l'Humanité - soit un des groupes pour lesquels la coopération est viable. Si ce n'est pas le cas, l'entraide et la morale sont déconnectées.

En second temps, notons que la coopération n'est possible que si les tricheurs - ceux que l'on appelle habituellement les passagers clandestins, c'est-à-dire ceux qui tirent profit des comportements d'entraide des autres sans eux-même avoir ce même comportement - sont sévèrement punis. Si, comme nous l'avons montré plus haut, la possibilité de la coopération dépend des circonstances, parmi celles-ci, un haut niveau de coopération nécessite qu'il faut pouvoir rendre le plus coûteux possible la stratégie qui correspond à ne pas coopérer. Si ce n'est pas le cas, les passagers clandestins se multiplieront et la coopération deviendra non viable. Ainsi, la coopération doit être imposée par une force punitive qui sera d'autant plus efficace qu'elle sera impitoyable au point où les organismes qui ne coopèrent pas ne doivent pas pouvoir se reproduire. Pour rester dans un registre anthropocentré, dans la Nature, la coopération va contre l'autonomie et la liberté. Pour les dissidents, elle ressemble plus souvent à un enfer totalitaire qu'à une utopie fourieriste. Les Grecs déifiaient les Érinyes - devenues Furies chez les Romains - qui étaient chargées d'appliquer les punitions.

Conclusion

L'Homme a prise sur la Nature, il n'en est pas simplement le jouet et les crises environnementales actuelles le montrent. L'Homme est également moral. Il peut donc collectivement influencer son destin et, dans une certaine mesure, le choisir en appliquant des critères normatifs. Poser que l'entraide et la coopération devraient être au centre du projet humain peut être une option. Mais celle-ci ne devrait être motivée que par des considérations métaphysiques. Les justifications données dans Servigne et Chapelle (2017) et qui se veulent scientifiques, sont donc pour une part non pertinentes et pour l'autre part, reposent sur une compréhension mauvaise, voire caricaturale et candide, de la notion de coopération et de la théorie de l'évolution.

Références

Diamond, J. 2000. De l’inégalité parmi les sociétés. s.l.: Gallimard.

———. 2006. Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. s.l.: Editions Gallimard.

Gardner, A. et S. A. West. 2010. « Greenbeards. » Evolution 64 (1). Wiley: 25‑38. https://doi.org/10.1111/j.1558-5646.2009.00842.x.

Mateo, J. M. et R. E. Johnston. 2000. « Kin recognition and the “armpit effect”: evidence of self-referent phenotype matching. » Proceedings of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences 267 (1444). The Royal Society: 695‑700. https://doi.org/10.1098/rspb.2000.1058.

Nowak, M. 2012. SuperCooperators: altruism, evolution, and why we need each other to succeed. s.l.: Free Press.

Servigne, P. et G. Chapelle. 2017. L’entraide : l’autre loi de la jungle. s.l.: Liens qui libèrent (Les).

Welzer, H. 2012. Climate wars : why people will be killed in the twenty-first century. Cambridge, UK Malden, MA: Polity Press.


  1. Pour être à notre tour exhaustifs, ajoutons les possibilités plus théoriques et critiquées des effets Green-Beard (Gardner et West 2010) et Armpit (Mateo et Johnston 2000).